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notes sur le fugace

Peut-être ai-je pu rester ce grand nostalgique des ressentis de l’enfance, comme celui de prêter beaucoup trop d’importance à ce qui, décemment, ne peut être là.

Voir, enfant, tous ces êtres curieux ou des visages se développer puis disparaître dans les nuages, voir d’autres êtres s’inscrire sur les troncs d’arbre, les rochers, ou sur des murs lépreux, tout comme au réveil, entre deux eaux, voir, enfant, ces êtres singuliers nous regarder dans la pénombre, ces êtres qui émergent ici du tas informe d’habits posés, la veille à la va vite, sur une chaise, eh bien, toutes ces visions-là, du même type en somme, nous rappellent cette main mise des paréidolies sur ce qu’on peut appeler notre entendement.

Une paréidolie est une pseudo hallucination dans le demi sommeil où nos aires associatives et interprétatives sont particulièrement sollicitées.

Cela nous captive dès l’enfance mais encore à l’âge adulte, à ceci près qu’on s’en amuse. Et l’on peut parier que ce sont ces mêmes paréidolies qui ont participé à l’émergence du sentiment religieux. Certains parlent de forme réflexe et instinctive quand il est question de reconnaissance des visages chez le nouveau né.
Question : Comment, quand on s’appelle Neandertal, et que l’on ne croit qu’en ce que l’on voit, ne pas voir, et croire en, l’esprit d’un ancêtre à travers ce regard prêté à un simple rocher ?
Tout comme, comment ne pas voir, et croire en, ce corps prêté à la simple racine anthropomorphe de la Mandragore qui, tous deux, avec le rocher, comme par hasard, jouxtent la tombe de tel ancêtre ?
En cas de coïncidence majeure, il est toujours plus difficile de ne pas croire que de croire. On est naturellement construit comme ça. Nous sommes des croyants.
À l’atelier, c’est ce sentiment fugace des réalités enfouies que je tente de réveiller.
Comme si, en régressant à ce stade, celui d’avant la culture, et celui d’avant la rationalité, j’étais capable de réactiver, en peignant, cette puissance des pensées enfantines, archaïques, cette belle pensée magique que je mets, de façon assez paranoïaque, très à distance, autrement.
À l’atelier, dans le chaotique de mes premiers jets, quand des jeux d’ombres se mettent à évoquer des volumes improbables, apparaissent si facilement ces êtres curieux en question et c’est bien, dès cet instant que je sur-interprète mes taches, et que je les prolonge et les noie dans mes glacis.
En émergent, au fil du temps, beaucoup d’autres imprévus que je conserve à nouveau comme des dons si précieux. Des dons, non pas venus de l’au delà, je ne suis pas si mystique, mais d’un en deçà du pensé.
Ce travail hasardeux sur ces superpositions de chaos, la fameuse mécanique des fluides que je ressers à tout propos, ne peut s’avérer ni de l’ordre du surréalisme, ni de celui du fantastique, ni encore moins, de celui de l’art brut.
On serait, ici, plus proche de la démarche d’un peintre abstrait qui jouerait sur des effets de lumière.
On ne peut, dans ce qui est donné par le chaos, et signé par moi, se raconter de belles histoires qui tiennent vraiment debout, en tant qu’histoires.
Ce que je conserve du chaos offert est plus insensé et innommable. Ça renvoie plus à ce qu’on appelle si péjorativement le « n’importe quoi ».
Or le « n’importe quoi » n’est pas tant n’importe quoi que ça. In vino veritas, dit-on, par ailleurs. Il pourrait aussi bien y avoir une vérité sous ces logorrhées absconses. Une vérité pas si jolie à entendre. Pas si facile à articuler non plus.
Quand je tiens à offrir cette probabilité d’un sens en surlignant de l’interprétable, je ne confère, au final, qu’un sens qui échappe. Comme un homme fou, ou saoul.
C’est la fuite du sens qui prévaut ici, à tous les niveaux, comme dans la vie telle que je l’appréhende, bien sûr.
Ma vie c’est un peu « n’importe quoi ». Je gage que la vôtre, un peu, aussi. Un « n’importe quoi » induit par des flux. Des itérations, des rencontres, des accidents. Il n’y a que dans les simplismes du cinéma que les vies ont un sens. Que le mot destin en a un.
J’y crois très fort, à cet ineffable-là. Quand les mots manquent, ou ne collent jamais mais que la chose en face ou les événements continuent de parler dans leur langue propre et purement incompréhensible.
La définition même de l’idiolecte. Une voix si étrangère dont on ne perçoit que certaines des harmoniques. Le ton aussi. Le fin fond jamais.

Jim Delarge 2014